Tôt ou tard, je vais disparaître.
Je suis vieux et désormais sans utilité, me dit-on.
Je ressemble à ces vieillards au passé honorable dont la vie a flétri dans la mémoire des hommes. A tel point qu’ils m’ont fait disparaître des cartes. Les institutions officielles, elles-mêmes, m’ont oublié comme si je n’existais plus. Bref, je suis « aux abonnés absents ».
Pourtant, je suis toujours là, et avec un certain panache, je tiens debout. Certes, mes piliers se fissurent et leurs pierres menacent de tomber. Je suis encore beau même s’il me faut avouer que c’est à cette végétation qui m’entoure que je dois une part de ma fragile solidité. Voyez ma photo, les ans sont lourds à porter mais la beauté et la dignité n’ont pas d’âge…
Quelques mots sur moi : on m’appelle le pont des romains et j’ai été construit au XVII ou début XVIII ème siècle. Mais mon histoire est bien plus ancienne. Car d’autres ponts en bois m’ont précédé sur ce même lieu (au-dessus de la Furieuse, une petite rivière située dans le Jura et le Doubs). Je ne suis en fait que le dernier rejeton d’une série de ponts qui assuraient, depuis l’aube des temps, la continuité de l’un des chemins du sel depuis Salins (ville dont l’eau salée fit la gloire) jusqu’aux frontières du pays et même au-delà.
Hélas pour moi, à la fin du XVIIIème siècle, l’incroyable projet de relier Salins à la Saline d’Arc et Senans, nouveau lieu d’exploitation du sel, en transportant l’eau salée par un saumoduc (immense canalisation en pente sur 21 Kms), a eu raison de moi. Quel choc : pendant si longtemps, j’ai été fort utile et soudain, je devins inutile.[1]
Pour toute consolation, on me serine : que veux-tu, tu as fait ton temps, il faut laisser la voie au progrès ! Sans doute, sans doute, mais… pourquoi me laisser m’écrouler ? Pourquoi aller jusqu’à me faire disparaître comme si je n’avais pas existé ? Pourquoi faire fi de ce passé unique que possèdent les ponts ? Vous savez, celui de relier les humains pour de bonnes raisons, enfin…en général ! Il y a là, convenons-en, quelque chose d’injuste à notre encontre. Je dirais même de la désinvolture de la part des autorités. Elles n’ont pas compris qu’il faut aimer les ponts comme on aime les humains !
C’est pourquoi j’ai décidé de prendre la plume à l’adresse de ceux qui décident de la vie ou de la mort de ces témoins du passé. Pour leur dire ceci : êtes-vous sûrs que votre choix servira le bien commun ? Ne devriez-vous pas plutôt le reconsidérer en faisant le pari qu’un pont consolidé et rendu à sa nouvelle fonction, celle ô combien nécessaire de transmettre l’esprit de la relation aux jeunes générations, aura un impact plus puissant, allant bien au-delà de sa fonction première, y compris quand celle-ci a cessé ? Car dans un monde aujourd’hui hyper technicisé qui éteint progressivement toute relation humaine, il faut résolument et sans esprit d’économie, protéger tout ce qui nous relie les uns aux autres.
Réfléchissez : un pont n’est pas n’importe quel édifice; aussi faut-il se souvenir qu’il ne faut jamais traiter les symboles par-dessus la jambe, surtout quand il s’agit d’un pont…
Yves Maire du Poset
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