Voici la dernière trouvaille d’un système économique à bout de souffle et surtout à court d’idées.
Le saviez-vous ? En septembre prochain, obligation sera faite à toutes les entreprises, y compris les mini entreprises qui font 3 factures par an…, d’utiliser des plateformes numériques dédiées afin d’émettre et recevoir leurs factures.
Jusqu’alors, la facturation se faisait simplement et directement avec son client ou son fournisseur. Désormais, les milliards de factures qui circulent tous les jours devront passer par le moule numérique d’un intermédiaire agréé qui gèrera ce flux à la place de l’entreprise.
Quelle est l’intention du législateur et de l’UE qui en a soufflé l’idée ? Lutter contre la fraude, notamment celle à la TVA en harmonisant les procédures. Est-ce bien sûr ? Car il saute aux yeux que la vraie raison de cette trouvaille est que ce vaste flux d’échange de factures va devenir une obligation payante assurant la rente de quelques entrepreneurs en mal de véritables idées à valeur ajoutée.*
Or un tel choix politique n’est pas neutre. Il indique clairement que la puissance publique ne croit plus en sa force de dissuasion fiscale. Pour contrôler la facturation, il lui faut désormais s’en remettre à un gros système auquel aucun fraudeur n’échappera. Ah… la bonne blague !
Car un autre moyen existe, simple, humain et très rentable pour arriver au même résultat. Pourquoi en effet ne pas s’inspirer de ce qui se pratique du côté du Parquet national financier dont on ne cesse de louer l’efficacité remarquable de ses magistrats quand il s’agit d’attraper les fraudeurs fiscaux ? Au point même de se plaindre de ses faibles moyens…
Alors, quand il s’agit de la fraude à la TVA, pourquoi ne pas embaucher d’autres agents chargés de pister les fraudeurs ? Pourquoi renoncer à ce qui a fait ses preuves ailleurs ?
La déviance d’un système économique. De manière plus générale, il est légitime de se demander s’il n’y a pas dans cette captation économique de plus en plus fréquente d’un domaine privé, naturel et hors marché, le signe d’une perte d’intelligence d’un système marchand qui s’écarte de plus en plus de ce qui l’a caractérisé pendant longtemps : l’invention vertueuse d’un progrès technique, exploité économiquement afin d’être utile au plus grand nombre. Il fut un temps où concilier l’intérêt individuel et l’intérêt commun était chose qui allait de soi. Ce n’est clairement plus le cas. Aujourd’hui, la machine économique choisit la facilité : elle oublie son ressort premier qui est d’inventer et de produire et elle s’immisce partout où elle le peut sans complexe.
Quelques exemples à l’appui :
- celui des réseaux sociaux qui nous font croire à une quelconque valeur ajoutée dans le fait pour chacun de multiplier à l’infini ses liens, ses amis…, alors qu’ils ne sont que des machines à fric dont l’obsession de produire de la quantité ne fait, par ailleurs, que réduire l’épaisseur et la richesse des quelques relations que nous pouvons entretenir,
- dans le domaine de la sécurité également : le choix d’équiper de caméras de surveillance tous les lieux de vie plutôt que de les équiper d’une présence humaine significative comme ce fut longtemps le cas, relève de cette même tendance à rendre marchand ce qui incombait à la puissance publique,
- idem dans d’autres nombreux domaines comme celui du sport, de l’éducation, de la culture où le fric, désormais, est maître du jeu…
La puissance publique ne voit pas qu’en se laissant affaiblir par le marché, elle organise son lent suicide. Il y a quelque 80 ans pourtant, le penseur Karl Polanyi nous alertait sur les risques d’un marché sans limites, notamment dans les trois domaines vitaux en économie, ceux de la terre, du travail et de la monnaie. Dans ces trois domaines en effet, auquel on peut ajouter les domaines sensibles comme celui de la vie privée, le marché économique ne peut imposer toute sa loi et faire n’importe quoi !
Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de ne pas exclure la part humaine dans le fonctionnement de l’économique. Celle-ci est prépondérante : elle seule sait faire le lien entre les différents éléments en jeu. Dans le cas de la facturation électronique par exemple, la considération des conséquences écologiques n’est pas neutre : la machine économique a-t-elle seulement réfléchi au coût écologique des « data centers » qui seront nécessaires pour héberger ces nouvelles bases de données gigantesques ?
L’emprise du système économique sur nos vies est trop grande. Il est plus que temps de circonscrire son aire de jeu et de redonner à la puissance publique accès à ses missions politiques légitimes et surtout très utiles, dont la principale, faut-il le rappeler, est de maintenir l’équilibre de la société dont nous avons plus que jamais besoin… ?
* avec en bonus la perspective de valoriser toutes ces données auprès d’autre opérateurs qui les exploiteront...
Yves Maire du Poset
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