Critique de l'essai Le déni de guerre de Stéphane Audoin-Rouzeau
(Seuil, collection Libelle, janvier 2026)
Le thème de l'essai. L’historien nous rappelle très justement que nous ne voulons pas voir la guerre qui vient, en dépit de sa proche présence.
Nous préférons, dit-il, détourner les yeux de cette menace et nous réfugier dans l’illusion d’un pacifisme à venir qui ignore les lois de la réalité. Notre désir de paix prend le dessus même s’il nous englue dans la virtualité d’un songe.
Face à la menace de guerre, nous préférons nous agripper à nos croyances plutôt que de les remettre en cause ; et cela tant que la contrainte ne vient pas les écraser sous nos yeux. Nous sommes un peu comme l’enfant retors face à son parent exaspéré qui lui dit : tu la veux cette gifle, tu la veux ? Dans l’attente, l’enfant n’y croit pas, jusqu’au moment où…
En fait, ce qui nous arrange dans l’instant compte davantage que d’envisager les conséquences de la réalité sur le long terme. Et pire encore, nous sommes sûrs de la rationalité de nos choix.
La liste est longue de ces évitements qui nous font prendre des vessies pour des lanternes : par exemple la croyance en un monde aux ressources infinies ; ou la croyance invétérée de l’humain en la suprématie technique dont il s’est nourri jusqu’à présent et dont il veut maintenant s’imprégner…
La marque de tels évitements est qu’ils incluent une absence totale de considération de notre humanité comme boussole principale.
Un comportement au fond assez banal et dénoncé à de nombreuses reprises. Par exemple, quand Gunther Anders au retour d’une conférence au Japon en 1958 sur le risque nucléaire dénonçait l’inénarrable aveuglement de nos élites : à propos d’Hiroshima et de Nagasaki, les scientifiques parlent, disait-il, de catastrophe, de tsunami comme si ces bombes étaient des astéroïdes mais ils ne parlent jamais de la responsabilité humaine des auteurs de ces monstruosités, comme s’ils ne percevaient pas cette part de réalité ou qu’elle ne leur était pas accessible. Ah, combien cette recommandation de Péguy leur eût été utile : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».
L’ombre du déni. Or malgré la justesse du propos de SAR, on peut se demander si l’auteur n’est pas lui-même taxable d’un autre déni, celui de n’examiner qu’un pan de la réalité, la guerre, en sous-estimant l’autre, la paix ?
Car SAR oublie de mentionner ce qui, dès 1944, a été construit par les nations pour établir la paix : je veux parler des déclarations universelles signées par une immense majorité de pays (dont celle de Philadelphie et celle des Droits de l’homme), de cette conviction, un temps largement partagée, qu’il n’y a pas de paix durable sans justice sociale ; et dont les effets furent la création et le renforcement d’institutions internationales (ONU, OIT…). Il est vrai que de telles réalisations politiques intervenues dans l’après-guerre furent très tôt fustigées puis peu à peu défaites par la machine économico-technique à l’œuvre au sein d’une globalisation sans freins. Pourtant, on peut affirmer que de telles innovations, destinées à empêcher la barbarie de renaître, ont contribué à faire de la paix une réalité pendant plusieurs décennies.
Ainsi, en se focalisant sur la guerre, SAR commet lui aussi un déni : il ignore la volonté universelle des peuples de vivre en paix, y compris en temps de guerre.
Déni, déni, quand tu nous tiens… Dès lors, une question se pose : serions-nous intrinsèquement si fragiles que nous ne puissions assumer ce qui est ? Comme si nous étions programmés pour ne jamais entendre Cassandre qui dit pourtant la vérité. Et là, je me souviens de la leçon de Clément Rosset sur notre irréfragable incapacité à voir le réel dans sa totalité. Quitte à dédoubler la réalité, nous savons fort bien ne retenir que ce qui nous va bien et mettre à l’écart ce que nous ne pouvons accepter. Il écrit à propos du Misanthrope: « Alceste voit bien que Célimène est une cocotte » mais cette donnée, « est mise comme hors circuit » parce qu’à ce moment-là, ça l’arrange.
Ou bien sommes-nous devant un obstacle ontologique que l’on pourrait résumer ainsi : chacun possède la liberté d’examiner la réalité dans son ensemble ou de n’en examiner qu’une partie. Un thème développé par La Boétie il y a longtemps mais qui est d’une actualité confondante : notre choix de la servitude n’est pas autre chose que le déni de cette capacité qui nous est offerte d’être vraiment libre, c’est-à-dire capable de prendre vraiment en main notre destin, à bras le corps ! Mais c’est là un choix plus douloureux et plus difficile qui exclut le confort des petits plaisirs sans ambition, qui répugne au câlin de la paresse et du mensonge à soi-même ; autant de penchants insidieux qui poussent à accepter la soumission. « Se reposer ou être libre » disait Thucydide, il n’y a décidément pas d’autre possibilité…
Yves Maire du Poset
/image%2F1431124%2F20250827%2Fob_33eaf7_deux-anecdotes.jpg)
/image%2F1431124%2F20250519%2Fob_e7b24a_apeirogon.jpg)
/image%2F1431124%2F20250424%2Fob_f4ebd3_paulus.jpg)
/image%2F1431124%2F20250213%2Fob_9ec59f_feu-artifice.jpg)
/image%2F1431124%2F20241003%2Fob_333462_echec-et-mat-au-paradis.jpg)
/image%2F1431124%2F20240728%2Fob_c732b0_paris-jo.jpg)


/image%2F1431124%2F20210423%2Fob_23bc2d_livre-reussir-son-entretien-d-embauch.jpg)
